Mohammad Abdallah Draz: Le Passionné du Noble Coran

L’éminent savant Dr. Mohammad Abdallah Draz est né en 1894 dans le gouvernorat (Kafr El-Sheikh) en Egypte. Il a grandi au sein d’une famille baignée dans le savoir et la dévotion. Son père, Cheikh Abdallah Draz, est un remarquable savant d’Al-Azhar qui a publié une révision scientifique du  livre «Al Muwâfaqât» de l’Imam Al-Shatibi.

Draz achève la mémorisation du Coran avant l’âge de dix ans et obtient en 1916 le diplôme d’ « Al-Alamiyya » (équivalent du Mastère) de l’Université d’Al-Azhar. En 1928, il commence à enseigner à cette même université. En 1936, il part accomplir le pèlerinage et obtient, la même année, une bourse pour des études à la Sorbonne en France.

Il demeurera en France douze années pendant lesquelles il déploie un effort acharné et laborieux pour acquérir et  assimiler une culture occidentale à la source et mener une réflexion comparative entre le résultat de ses observations et les valeurs de l’Ethique dans le noble Coran.

Le 15 décembre 1947 sa thèse, intitulée « La Morale du Coran », lui permettra d’obtenir le Doctorat de la Sorbonne. Cette thèse fut prisée par les plus grands orientalistes français, tel que Louis Massignon et Lévi-Provençal. Après ce long voyage à la recherche et l’acquisition des sciences, Draz devient membre de l’aréopage des grands ulémas (savants) en 1949. Il dispense également des conférences dans plusieurs universités égyptiennes, traitant de sujets tels que l’Histoire des religions, l’exégèse et la philosophie de l’Ethique. Draz s’est éteint en 1958 durant un congrès sur la culture islamique à Lahore au Pakistan. Il reçut alors un éloge funèbre de la part des plus grandes personnalités d’Egypte et du monde musulman.

Mohammad Abdallah Draz: Racine maghrébine

Il parait que la famille Draz a joui de relations et de proximités intellectuelles particulières   avec le Maghreb Arabe, probablement parce qu’elle suivait traditionnellement le courant malikite. En effet,  Cheikh Abdallah Draz – père du Dr. Mohammad Abdallah Draz – a revisité et explicité le livre « Al Muwâfaqât» du savant andalous Abou Isshaq Al-Shatibi, tandis que Draz le fils a réalisé son édition critique, avant de rédiger une étude sur un autre livre d’Al-Shatibi, intitulé « Al-I’tissâm ». Il a également essayé de régénérer les idées contenues dans « Al-I’tissâm » et les renouveler dans son livre « Al-Mizan bayna Assounna wa Al-Bid’a » (Equilibre entre Sunna et innovation), mais il décéda avant de pouvoir l’achever, que la miséricorde divine soit sur lui.

Pendant ses études en France au milieu du vingtième siècle, une forte relation le rapproche du philosophe algérien Malek Bennabi, au point que s’est révélée une grande ressemblance d’intérêt intellectuel chez les deux hommes, ainsi que des résultats auxquels ils ont abouti, spécifiquement dans le domaine du renouveau dans les études coraniques. Draz le déclare dans la préface consacrée au livre de Bennabi : « Le Phénomène Coranique ». D’ailleurs, en comparant ce dernier avec les deux livres de Draz : « Annaba’ Al-‘Adhim » (La Grande Nouvelle) et « Madkhal Ila Al-Qur’an Al-Kareem » (Initiation au Coran), on ne peut que constater la proximité intellectuelle entre ces deux sommités qui font partie des plus grands esprits musulmans du vingtième siècle.

Leurs relations dépassent le cadre intellectuel pour atteindre la solidarité fraternelle et la lutte commune. En effet, Draz se mobilise aux côtés de ceux qui aspirent à  l’indépendance des pays maghrébins colonisés par la France, mettant ainsi en péril son statut d’étudiant émigré résidant en France. J’espère que ces lignes témoigneront d’une partie de notre reconnaissance des faveurs scientifiques et des actions concrètes pour lesquelles le Maghreb Arabe et toute la communauté sont redevables à cette illustre famille de savants.

Mohammad Abdallah Draz: Une âme digne

Draz était affublé d’une rare dignité d’âme et de qualités exceptionnelles, dont le Cheikh du Qatar, Abdallah Al-Ansari, a répertorié celles-ci : «  clairvoyance, intelligence,  douceur,  patience, douceur, humilité, fidélité, audace,  bravoure, magnanimité, fermeté dans la vérité, éloquence, souplesse du caractère et bienveillance envers ses compagnons ». Il était conscient de la valeur du message coranique dont il était porteur et du souci exprimé envers la communauté partout où il se déplaçait, au point où son élève Youssef Al-Qaradawi écrit à son sujet : « A chaque fois que nous étions en sa présence et que nous discutions avec lui, nous le sentions préoccupé par la question de l’Islam et les problèmes des Musulmans. »

Parmi les manifestations de sa dignité, son soutien public – alors qu’il résidait en France – des mouvements de libération en Afrique du Nord qui était sous colonisation française à l’époque. Ou encore, lorsque les responsables de la révolution égyptienne lui offrent le poste de Cheikh (Président) d’Al-Azhar, il exige comme condition préalable que l’institution puisse bénéficier de l’indépendance académique vis-à-vis du pouvoir.  A leur refus, il décline l’offre et reste ferme malgré d’incessantes tentatives de l’en dissuader.

Mohammad Abdallah Draz: Une pensée synthétique

Draz était « le fils d’Al-Azhar et le fils de la Sorbonne » comme le surnommait l’éminent savant Al-Qaradawi. Son étude approfondie des deux cultures islamique et occidentale à leurs sources –pour ainsi dire- lui permit de construire une vision synthétique et analytique unique, loin de toute superficialité simpliste et d’une quelconque « indigestion intellectuelle » ; ce qui a fortement caractérisé ceux qui se sont arrêtées aux frontières d’une culture héritée et stagnante ou de celle occidentale et intruse. Draz maitrisait aussi profondément les spiritualités d’Al-Ghazali, Al-Tirmidhi et Abou Taleb Al-Makki que la philosophie de Descartes, Kant ou Bergson. Grâce à cette pensée synthétique, Draz se distinguait par un horizon élargi, une profondeur d’analyse,  une précision du raisonnement et une argumentation persuasive, comblée d’une éloquence captivante qu’il tenait  du Noble Coran. 

Mohammad Abdallah Draz: Passionné du Coran

La caractéristique la plus importante de la personnalité de Draz, qui fut en même temps la source de  tous ses aboutissements scientifiques et opérationnels, est sa passion pour le Noble Coran. Il était, sans nul doute, un homme du Coran. Son amour pour le Coran prit possession de son esprit et emplit son cœur. Il devint alors sa principale préoccupation. On ne pouvait l’apercevoir qu’absorbé par sa lecture et sa méditation ou bien se tenant debout en cours de prière. Ainsi, son intérêt académique était exclusivement axé sur le Coran qu’on peut considérer comme le noyau central de la plupart de ses travaux. Draz n’était pas en mesure de se départir de sa passion pour le Livre de Dieu et l’attachement affectif qu’il avait à son égard. A la manière d’un amoureux épris, il scrutait les paroles du Coran et les décrivait comme  étant véritablement des « perles étincelantes ».

Draz s’appliquait à lire quotidiennement six parties[1] du Coran sans fatigue ni lassitude. Il portait le Coran en haute estime. Il se prosternait la prosternation de la psalmodie pendant les conférences qu’il donnait sur l’exégèse et demandait à ses étudiants de faire leurs ablutions avant le début du cours afin de s’y préparer. Cheikh Muhammad Abou Zahra, qui l’accompagnait durant le congrès islamique de Lahore, écrit à son propos : « Il nous guidait pendant la prière du soir. Ensuite, chacun d’entre nous s’en allait dormir. Quant à lui, il renouait avec sa prière et son Coran. Il ne pouvait être aperçu qu’en train de lire le Coran ou bien de prier. »

Mohammad Abdallah Draz: Méthodologie de la modération

Cheikh Draz fait partie des Imams qui prônent l’Islam modéré et tolérant. Sa modération s’est reflétée dans son traitement d’un certain nombre de grands dualismes qui ont intrigué et consumé la pensée islamique comme : la raison et l’imitation, la Sunna (tradition Prophétique) et l’innovation, l’obligation et le libre-arbitre, la paix et la guerre, la science et la religion, le comportement et la loi… etc. J’ai retracé en détail la manière avec laquelle Draz traite ces grands dualismes dans une étude qui sera prochainement publiée, si Dieu le veut, par (Le Centre Al-Qaradawi pour la Modération Islamique et le Renouveau) à Doha. Le contexte ne permet pas de s’étendre sur le sujet, mais je donnerai juste quelques indications concernant la problématique de la raison et de l’imitation. En effet, il considère que « la distinction entre le bien et le mal… est une inspiration interne ancrée dans l’âme humaine avant qu’elle ne soit une réglementation céleste ». Cependant, la loi divine « vient en complément des règles morales innées ». Il s’agit d’un complément nécessaire à l’instinct humain qui est affecté par des déformations qui l’éloignent de la vérité et du bien ainsi que des ténèbres qui le mènent vers la confusion et le désarroi.

Sans la lumière de la révélation, les humains demeurent dans une lutte perpétuelle pour  définir le bien et le mal : « des esprits seront contrés par d’autres esprits, de la même façon que les émotions seront contrées par d’autres émotions ». De l’austérité du (nirvana) bouddhiste jusqu’à la permissivité du stoïcisme grec, l’histoire de l’humanité regorge d’une infinité de types de cette confusion, qui témoignent que la lumière de la révélation et la lumière de l’inspiration  restent des guides nécessaires de la volonté du Créateur de la législation instinctive et l’Instigateur de la législation céleste.

Mohammad Abdallah Draz: Avant-garde et renouveau

La plupart des travaux intellectuels de Draz se caractérisent par leur vision novatrice perçante. Cependant, son renouveau s’est plus évidemment manifesté dans les études coraniques. A cet égard, il est possible d’affirmer, sans risque aucun, que Draz a fondé deux sciences nouvelles, qui sont : « L’Ethique dans le Coran » et « La source du Coran ». Concernant la première, il a rédigé un livre « La Morale du Coran », quant à la deuxième, il rédigea deux ouvrages : «Annaba’ Al-‘Adhim (La Grande Nouvelle)» et «Initiation au Coran». Il était conscient qu’il arpentait des sentiers vierges et qu’il devait initier un travail fondamental dans ces deux sciences. Par conséquent, sa contribution à cet égard est extrêmement précieuse et résulte d’un effort et d’une persévérance intellectuelle profonde qui ne peuvent être appréciés que par ceux qui se sont spécialisés dans l’étude de ses livres et qui ont découvert leurs trésors d’authenticité, de profondeur et de sincérité.

Le renouveau de Draz concernant les sciences du Coran se manifeste dans la méthodologie adoptée. En effet, les savants musulmans avaient l’habitude de prouver l’authenticité du Coran en se basant essentiellement sur l’aspect linguistique descriptif. Alors que l’approche de Draz se base sur une étude analytique du message coranique aussi bien logiquement qu’historiquement. Cette méthodologie innovante diffère de l’approche traditionnelle. Elle a eu pour conséquence d’extirper le Coran du contexte culturel arabe pour le hisser au niveau universel.

Que Dieu accorde Sa miséricorde au Dr. Mohammad Abdallah Draz… Le passionné du Noble Coran.

 

Par Mohamed El-Moctar El-Shinqiti, Professeur au Centre de Recherche sur la Législation Islamique et l’Éthique (CILE). Traduit de l’Arabe par Zineb Ritab et corrigé par Farouk Chraibi

 


 

 

[1] Soit environ un cinquième du Coran

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Commentaires

Soumis par Mohsen Draz le jeu 01/02/2018 - 13:19

Permalien

Cher D El Shinqiti. Permettez moi de me présenter. Je suis le fils de Dr Mohammad AbdAllah Draz. Je vous avais vu dans une vidéo où vous entreteniez le public de l une de vos conférences sur mon père, et j avais été frappé par votre connaissance de l auteur et de ses écrits, ainsi que par une saine admiration pour sa pensée. Je suis heureux d,e constater que la pensée , le caractère et le courage aussi bien intellelctuel que moral de mon père trouve en vous un défenseur éclairé’ constant et courageux

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