The End of A World

Au Nom du Dieu unique, du Très-Clément et du Très-Miséricordieux

On vit des choses que nous n’avons encore jamais connu : on est capable de modifier radicalement notre environnement, notre espèce peut en faire régulièrement disparaître d’autres, nous sommes même techniquement capable de nous autodétruire.

Par ailleurs, c’est durant cette même époque moderne que nous avons connu les guerres les plus étendues et les maux les plus dévastateurs. Aucun ordre social, aucun système économique n’a attiré sur une aussi grande partie de l’humanité une telle misère matérielle pour produire en même temps des richesses aussi considérables.

Un monde qui se détraque

La crise économique actuelle vient se situer dans ce cadre inédit, c’est ce qui la rend exceptionnelle. La financiarisation de l’économie détruit toute possibilité de réforme. La spéculation, en déréglant tout le mécanisme de la formation des prix, est entrain de mettre le monde à feu et à sang. Il n’y a plus aucun lien intelligible entre la marchandise, sa valeur et son prix. Les marchés financiers mondialisés sont devenus d’immenses casinos où l’on fait des paris sur la hausse ou sur la baisse du prix des matières premières. Mais ce sont des paris truqués où les spéculateurs gagnent à tous les coups et où les citoyens, petits consommateurs ou petits producteurs, sont les éternels perdants.

Quand les marchés spéculent à la hausse, cela provoque aussitôt des augmentations des prix à la consommation et appauvrit les consommateurs dans les pays du Nord. Tandis que dans l’hémisphère Sud, une hausse du prix des céréales engendre automatiquement des troubles et des émeutes de la faim.

Quand les marchés spéculent à la baisse, les exploitants sont obligés de vendre leurs produits à perte : coton, café, blé, minerais... Dans le Nord, cela renforce les monopoles et fait disparaître les petits producteurs. Dans le Tiers-monde, cela ruine les paysans qui cèdent leurs terres au multinationales étrangères pour une bouchée de pain pour aller grossir la masse des chômeurs dans les bidonvilles des mégapoles du Sud.

Les malversations boursières sont devenues un phénomène central dans l’économie mondial. Ce sont aujourd’hui les spéculateurs qui définissent toutes les règles et ce n’est plus la rareté ou l’utilité d’une marchandise, ni non plus la sainte loi de l’offre et la demande qui définissent le prix d’un bien.

La spéculation et l’endettement sont entrain de mettre à genoux tous les peuples du monde. Au Nord, c’est la paupérisation, au Sud on affame des populations entières. Seuls se renforcent les lobbies financiers et les oligopoles de l’industrie et des matières premières.

La plupart des États de la planète, totalement inféodés aux intérêts des grands groupes, sont des complices parfois impuissants mais souvent consentants. La concentration des richesses, la constitution de banques « too big to fail » a rendus les États-Nations esclaves des marchés financiers qui savent exploiter pour leurs intérêts déterritorialisés la soumission des élites politiques.

La concentration des richesses : cause et révélateur de la faillite du système

Chaque crise économique arrive suite à une concentration excessive des richesses qui déséquilibre le système. Durant la crise de 1929, même si les marchés financiers étaient beaucoup moins spéculateur, les riches perdirent énormément d’argent suite au crash boursier. Cela a permis une redistribution des richesses et une relance de l’économie.

Des années 30 jusqu’aux années 70, la mondialisation de l’économie, la généralisation de l’endettement (des États aux foyers) et de la spéculation aboutit aux débuts des années 80 à la déréglementation des marches financiers qui encourage tous les types de malversations. Le dernier monstre financier créé, les subprimes, aura raison du système et initiera la plus grand crise financière puis économique que le monde n’ait jamais connu.

En 2007, au lieu de laisser certains groupes financiers mourir pour permettre une redistribution des richesses, les États occidentaux préfèrent faire payer les simples citoyens pour sauver les banques. Il faut dire qu’en 2007, les oligarchies financières ont acquis un tel pouvoir qu’ils peuvent orienter dans leur sens toutes les décisions des dirigeants politiques.

Comme avant la crise de 1929, le monde en 2007 se caractérisait par une concentration des richesses inimaginables. Aux USA, 1/3 de la richesse est concentré par 1 % de la population. En 2000, 50% de la population des États-Unis se partage 2,8 % de la richesse nationale. Quand une moitié de la population n’a que 20% du revenu national, les gens n’achètent pas suffisamment pour faire fonctionner une économie qui en a cruellement besoin pour limiter son surendettement.

De 2007 à 2012, la concentration des richesses n’a pas baissé (comme ce fut le cas après la crise de 1929) mais elle s’est, tout au contraire, accélérée. C’est la fuite en avant en Occident : les élites financières ont pris le pouvoir, elles orientent et contrôlent. Les politiques subissent et exécutent. Et les économistes-collabo sont les nouveaux oracles des temps modernes chargés de tromper leur propre peuple.

La solution la plus évidente aurait été pourtant d’interdire la spéculation (qui était interdite en France jusqu’en 1885). Mais il n’en a rien été. Les malversations financières ne sont pas des pratiques nouvelles, c’est une constante depuis l’émergence du capitalisme financier même si c’est durant ces dernières décennies qu’elles ont pris une ampleur démesurée.

Mais quand l’Occident était en pleine croissance, qu’il leur restait encore des continents à conquérir et qu’il pouvait encore spolier les richesses des peuples nouvellement colonisés, la spéculation et les malversations financières n’étaient pas gênantes au point de mettre en danger le système.

Dans la situation actuelle, cette spéculation est entrain de détruire tout le système économique et financier occidental. Il ne s’écroulera pas demain matin, mais de jour en jour il s’effrite, il se fragilise. Et aujourd’hui, un défaut de paiement dans un petit État comme la Grèce ou une simple crise géopolitique au Moyen orient peut lui être fatale.

Le nouvel enjeu

La crise financière qui est devenue une crise économique globale se double d’une crise politique et idéologique. Aujourd’hui, ce qui opposent et qui fait l’enjeu des vrais débats ce n’est plus seulement les riches contre les pauvres, ni la droite contre une prétendue gauche, ni le Nord contre le Sud, ni même une civilisation contre une autre. La véritable opposition est plutôt entre celles et ceux qui vivent dans le déni et ceux qui ont compris l’extrême gravité de la crise que le monde est entrain de vivre. Beaucoup d’ailleurs pensent que ce n’est pas une crise que nous vivons mais bien l’agonie d’un système.

La ligne de démarcation idéologique se trouve désormais entre ceux qui sont conscients que nous devons opérer une réforme globale et radicale, et ceux qui sont sûrs – ou qui voudraient se persuader – qu’il suffit de nous adapter et savoir tirer parti de cette situation, en espérant en des lendemains meilleurs.

Critiquer l’idéologie libérale responsable de cette situation et le système capitaliste qui vampirise le monde ne doit pas être compris comme une réplique du discours altermondialiste ou gauchiste. Il se base simplement sur notre éthique islamique qui nous commande la justice sociale et sur notre spiritualité qui ne peut accepter un mode de vie qui ne placent au centre des préoccupations de la société que le profit et l’argent jusqu’à en faire de nouvelles idoles auxquelles nous devrions tous nous soumettre.

Ni libéral ni gauchiste

Car dans toute société et dans toute civilisation, ce qui fait sens c’est ce qui est au centre. Qu’est-ce qui est au centre dans ces sociétés de la marchandise ? Qu’est-ce qui est fondamental aujourd’hui et ce vers quoi tout le monde se tourne ?

Pour les libéraux de droite, c’est le Capital. Il n’y a pas de doute, c’est l’argent qui est au centre de la logique du système. Qu’on le veuille ou pas. C’est une réalité devant laquelle on devrait tous s’incliner, nous disent-ils. Quand ceux qui en possèdent et qui savent le gérer auront toutes les libertés pour le faire fructifier, nous produirons suffisamment de richesses pour le bien de tous, nous assurent-ils. C’est le discours libéral qui met le Capital et ses agents au centre de tout.

Mais le Capital n’est-il pas que l’accumulation des richesses produites par le travail des gens. Ainsi, pas de Capital sans Travail. Or ce qui fait sens doit normalement se suffire à lui-même. C’est la raison pour laquelle d’autres considèrent que la valeur essentielle c’est d’abord le Travail.

C’est la croyance des marxistes et de la gauche en général. Car ce n’est qu’à partir du Travail que sont produites les richesses d’une société. Ce serait ce qui fait sens dans nos sociétés modernes. Nous vivons bien dans la « société du Travail », prétendent-ils. C’est autour de lui que se construit tout lien social. Les gens se définissent par leur profession, c’est généralement l’identité première de l’individu et c’est ce qui est censé nous valoriser dans nos sociétés modernes.

Pour les gauchistes, les capitalistes s’approprieraient injustement les fruits du Travail. Il faudrait une juste répartition des richesses produites par les travailleurs (qui ne sont pas que les ouvriers mais tous ceux qui vivent d’un salaire, en général cela englobe toute la classe moyenne). Pour cela, il faut promouvoir la valeur-travail et protéger les droits du travailleur. Parallèlement, il faut combattre la mainmise du Capital et l’obliger à partager ses richesses.

Pour les marxistes, le sujet de l’histoire c’est le prolétaire, le travailleur exploité par les plus riches. Il est au centre, car il représente la valeur sacralisée du Travail. Quand le prolétaire s’émancipera de la domination des riches, nous disent-ils, le bonheur pourra enfin s’installer sur Terre.

Mais comment peut-il y avoir un Travail sans investisseur, sans argent, et sans Capital qui lui donne les moyens d’exercer ? Il n’y a donc pas de Travail sans Capital. Encore une fois, comment peut-on mettre au centre la valeur-Travail qui est totalement sous dépendance de ce qu’elle la révulse le plus, le Capital.

Les sociétés communistes ont tenté de résoudre ce grave dilemme en prônant la « dictature du prolétariat ». C’est à dire soumettre les riches afin que l’État s’approprie leurs richesses et devenir ainsi le seul détenteur des capitaux et des moyens de production. Cela n’a fait que produire un capitalisme d’État (dont la Chine actuelle est un modèle), tout aussi injuste et spoliateur des intérêts des plus pauvres...

En résumé, pas de Capital sans Travail et pas de Travail sans Capital. En fait, ni le Travail ni le Capital ne peuvent être séparés l’un de l’autre. Aucun pris isolément ne peut être reconnu comme La valeur centrale du système. Car Travail et Capital ne sont que les deux faces d’une même pièce et l’opposition de l’un vis-à-vis de l’autre n’est qu’apparente même si les discours gauchistes et libéraux promeuvent (ou opposent) l’un au dépend de l’autre.

Dans la logique économique, le Travail n’est en fait que du Capital vivant. Et si les forces du capital et ceux du Travail s’affrontent jusqu’aujourd’hui, ce n’est jamais pour remettre en cause les fondements et les finalités d’un système matérialiste basé sur la recherche permanente du profit mais uniquement pour se disputer les parts des richesses générées par ce même système. Tout le discours marxiste ou libéral réformiste met rarement en cause les fondements de ce système.

Au-delà de l’inégale répartition des richesses

Aujourd’hui, peut-on encore en rester là ? Au delà de l’inégale répartition des richesses dans nos sociétés qui est une évidence, ne devrait-on pas aller plus loin ? Et sur la base de nos références religieuses et de notre conception du tawhîd ne devrait-on interroger un système qui n’est plus seulement qu’économique, vu qu’il conditionne dorénavant notre mode de vie dans son intégralité ?

De la même manière, ne devrions-nous pas avoir un regard critique sur tous ceux qui disent s’opposer aux injustices produites par ce système (gauchistes, altermondialistes...) sans en questionner les fondements ? On pourrait aussi s’interroger sur les discours populistes à la recherche de boucs-émissaires qui pointeraient du doigt une classe sociale ou une partie de la population tout en évitant la critique de la société de la marchandise dans tous ses aspects ?

Par exemple, cette conception manichéenne et idéologique de certains gauchistes qui fait de l’homme riche par nature un coupable est en totale contradiction avec nos valeurs islamiques. Ce qui est certainement répréhensible, c’est la manière dont on acquiert et se comporte vis-à-vis de cette richesse. Ce n’est pas le riche, ni la richesse en eux-mêmes qui sont condamnables.

Certes, les richesses que l’homme gère sont une lourde responsabilité devant son Créateur et peu, parmi les fortunés, comprennent que l’amour de ses biens ne doivent pas envahir leur cœur. Nous avons d’ailleurs une parole du Prophète (paix et salut sur lui) qui nous dit bien que les riches seront nombreux en Enfer. Mais nous avons aussi un autre hadith qui nous prévient que la pauvreté peut conduire à la mécréance, car dans le besoin extrême, la tentation vers l’injustice et le mal est souvent plus forte.

Définir l’ennemi

La vision libérale qui se voudrait réformiste comme les pensées gauchisantes qui considèrent que la solution n’est que dans une meilleure redistribution des richesses sont dans l’erreur et mettent dans l’erreur tous les opprimés injustement spoliés qui tentent de résister. Car l’ennemi principal n’est pas le méchant capitaliste et la solution ne réside en aucun cas dans le culte du Travail qu’il faudrait célébrer comme un nouveau dieu.

L’ennemi est beaucoup plus abstrait, impersonnel, global et mondial. C’est la raison pour laquelle on a beaucoup plus de difficultés à le définir. C’est ce système de la société de la marchandise globalisée où Travail et Capital, forment les deux piliers principaux. Ce qui est au centre, c’est cette logique du profit, ce système de la valorisation du Capital à travers le Travail et la marchandise.

Le capitaliste comme le travailleur, le riche comme le pauvre sont à la fois acteurs et victimes de ce système qui tente de s’étendre sur toute la planète, qui s’empare de nos vies et séduit nos cœurs. Personne ne le maîtrise complètement, même pas les plus riches.

Et ce n’est pas parce que certains savent mieux tirer parti du système qu’ils le contrôlent. Toute nos erreurs de jugement et d’analyses viennent de là, nous sommes convaincus que ce système est évidement contrôlé par les dominants, ceux qui savent en tirer profit. C’est faux. La manière dont les élites financières, économiques et politiques gèrent cette crise majeure nous le prouve tous les jours. Ils ne contrôlent plus grand chose, ils subissent un système dont ils sont eux-mêmes un des rouages d’une telle complexité que les analyses et prévisions des économistes sont annoncés un jour pour être contredites le lendemain.

Dans ce cadre, le conflit politique droite-gauche est une véritable esbroufe. Il s’agit de gérer une alternance au pouvoir qui n’en est plus une afin de donner l’illusion aux populations qu’ils maitrisent toujours leur destin. Dans la société civile, l’opposition intellectuelle entre gauchiste et libéraux reste superficielle et n’a jamais remis en cause l’essence de ce système. D’ailleurs, durant les périodes coloniales et jusqu’aujourd’hui, lorsqu’il fallait justifier les nouvelles guerres impériales, tout le panel politique, à quelques exceptions près, ont su se retrouver pour faire perdurer leur domination et défendre leurs intérêts et privilèges communs.

La société de la marchandise qui a posé le matérialisme comme principe et le profit comme finalité est certainement le système le plus mortifère que l’homme n’ait jamais créé. C’est cette invention, à l’origine, purement occidentale qui est entrain de se mondialiser toujours au dépend des plus pauvres en Occident et à travers la domination de tous les peuples du monde.

Les trois catégories qui fondent ce système

La crise actuelle est considérée comme la pire depuis l’avènement de la société industrielle. Cette crise n’est en rien comparable avec les précédentes car elle préfigure la fin de ce système infernal. Pour comprendre comment il fonctionne, il faut définir les trois catégories principales sur lesquelles il se fonde :

Le travail : C’est le travail humain salarié qui permet la création de la richesse. On ne peut faire fructifier le capital qu’à travers le travail vivant. Mais dans les sociétés industrielles, il est totalement secondaire de savoir ce qui est produit (des bombes ou de la sauce tomate), comment quelque chose est produit (surexploitation au travail, précarisation, travail des enfants) et aussi quelles en sont les conséquences (écologie, santé, morale...). L’impératif éthique n’existe pas, la finalité est la valorisation du capital investi. Le salarié participe au cycle de la valorisation sans la maitriser. Il est un outil interchangeable et jetable.

Le capital : Celui qui possède la richesse (le capitaliste) doit la faire fructifier, la valoriser à travers l’exploitation du travail salarié et la production de la marchandise. Le capital ne s’installe pas là où les gens en ont besoin mais là où il espère être valorisé le mieux. S’il ne respecte pas cette règle, la loi aveugle de la concurrence obligera l’investisseur à s’y soumettre.

La marchandise : elle permet à celui qui la consomme de satisfaire ses besoins mais l’objectif de la production de la marchandise, dans notre système, est d’abord la création du profit. La satisfaction des besoins des individus est secondaire dans notre économie marchande, l’objectif n’est que le profit même au dépend de la santé du consommateur ou de son environnement.

Ces trois catégories sont liées les unes aux autres pour former le cycle de la valorisation du Capital qui est le Sujet central. Le travailleur-salarié, le consommateur comme le capitaliste-investisseur sont soumis aux injonctions de ce cycle. Pour la première fois dans l’histoire de l’humanité, on ne produit pas pour subvenir à des besoins mais pour se soumettre à la doxa de ce cycle de la valeur. Le profit pour le profit, rien d’autre.

Il en résulte une absurdité inouïe : les hommes se sont transformés en simples annexes d’une économie devenue autonome et sans morale. Dans les sociétés industrialisées, ce système de la recherche permanente du profit a réduit tous nos rapports humains (économiques, sociaux et culturels) à des échanges de marchandises, au travail et à l’argent. Le culte ne fait pas exception, il se marchandise aussi.

La contradiction interne

Mais la crise a révélé les limites de ce système car cette logique de la valorisation capitaliste porte en elle une contradiction interne : d’un côté, il faut qu’il y ait toujours plus de force de travail pour produire et nourrir cette machine à générer le profit. De l’autre côté, la concurrence omniprésente oblige à augmenter en permanence la productivité. Il en résulte une course continuelle dans l’emploi de technologies toujours plus avancées qui permettent de produire plus pour un même temps de travail, jusqu’à rendre la force de travail « superflue ».

La modernisation technologique permet donc de produire une marchandise toujours moins chère (que le concurrent). Mais nécessairement une marchandise moins chère est une marchandise qui produit moins de profit.

Voilà donc la contradiction flagrante de ce système qui a obligatoirement besoin du travail-vivant pour générer du profit mais qui pour faire face à la concurrence est obligé de baisser ses prix (et ses profits), et de diminuer la part du travail (humain) dans la fabrication de la marchandise.

Pour résumé, moins l’homme (au profit des machines) participe à la fabrication de la marchandise, plus on pourra faire baisser les prix pour répondre à la concurrence. Mais plus les prix baissent, moins la marchandise génère de la valeur.

Pour continuer à produire autant de bénéfice, il faudra compenser cette baisse de valeur en augmentant la quantité de marchandise produite. La croissance en permanence de la production est donc un impératif incontournable.

Les conséquences de cette contradiction pouvaient être différées en permanence par une accélération de la croissance et l’ouverture de nouveaux marchés, à travers la généralisation de cette logique à toute la planète.

C’est mondialisation du capitalisme qui s’est accompagnée de l’occidentalisation du monde et la généralisation de la concurrence à la planète entière. La Chine, par exemple, a été vu comme un puits de « croissance » et on espère qu’en développant son marché intérieur, elle va pouvoir absorber toutes les marchandises qu’un Occident saturé ne peut plus consommer. Des centaines de millions de chinois calquent dorénavant leur manière de consommer, de s’habiller ou de se divertir sur celles de l’Occident. Et on commence déjà à lorgner sur l’Afrique... tout en se préparant, dès à présent, aux prochaines guerres pour le contrôle de certaines matières premières (pétrole, eau, terres arables, minerais) indispensables mais qui se raréfient.

Mais les progrès technologiques (miniaturisation, révolution informatique) récents, qui ont permis la systématisation de la production industrielle, ont rendu la planète trop petite et ont accentué ce phénomène de crise de la valorisation du Capital. Cela a aussi entraîné une disparition massive de l’emploi et une dégradation des conditions de travail dans les sociétés industrielles. Malgré la globalisation de la production, toujours plus de gens dans le monde sont devenus « superflus » : des chômeurs et des précaires toujours plus nombreux au Nord et des populations entières au Sud, exclus de la mondialisation car considérés comme non solvables.

La contradiction externe

À cette contradiction interne au système, il faudrait aussi rajouter une contradiction externe : l’activité de production ne peut pas être indéfiniment en croissance car les ressources terrestres restent limitées et les besoins de ceux qui sont considérés comme « solvables » (les consommateurs en Occident et des grandes mégapoles du Sud) sont aussi limités ; ils ne peuvent pas continuer à se gaver indéfiniment d’objets de plus en plus inutiles.

Ce cycle de la production de la marchandise (capital → marchandise → valorisation → concurrence → perte de valeur → surproductions → capital) a pour principe de se répéter indéfiniment dans un monde qui, lui, est fini.

Alors que le way of life européen ou nord-américain fait rêver le reste de la planète, il faudrait les richesses de 6 planètes pour permettre au monde de vivre comme vivent les français actuellement. On sait donc très pertinemment que cette manière de consommer et de vivre n’est pas généralisable.

On arrive bien à des limites. Notre mode de vie basé sur une surconsommation effrénée et un gaspillage systématisé tente de se généraliser au reste de la planète qui ne semble plus pouvoir supporter nos actes irresponsables.

Nous avons déjà aujourd’hui autant de chinois en Chine qui ont un niveau de vie européen que d’européens. Atelier du monde, la Chine achète et stocke toutes les matières premières stratégiques pour son développement économique faramineux. Ajouter à la surconsommation occidentale qui, elle, perdure depuis des décennies, tout cela conduit à détraquer notre climat tout en provoquant des catastrophes écologiques majeures.

Pour résumé, ce système de la production de la marchandise est arrivé à ses limites du fait de cette double contradiction :

l’une intrinsèque au système capitaliste : avec une baisse de profit sur la marchandise produite à chaque avancée technologique qui s’accompagne d’un chômage endémique et structurelle.

et l’autre liée à notre monde fini : avec une surproduction nécessaire pour maintenir les profits, faisant face à des ressources limités et s’accompagnant de crises écologiques et géopolitiques sans précédent.

Les conséquences : la spoliation

La double contradiction de ce système a les conséquences suivantes :

Cette course à la rentabilité détruit, à terme, toute concurrence et créé de gigantesques oligopoles dans chaque secteur d’activités qui uniformisent et distribuent mondialement leurs produits, imposant ainsi un mode de consommation et un modèle culturel uniques et globales. C’est la malbouffe généralisée, l’occidentalisation culturelle du monde, la concentration des pouvoirs.

Cela oblige à surproduire la marchandise au-delà des besoins réels. La pub, le markéting, les modes, la généralisation du gaspillage ou du crédit à la consommation et l’obsolescence programmée des produits sont les principaux moyens utilisés par le système afin de permettre l’écoulement de cette surproduction de marchandises, au-delà du nécessaire.

Cette surproduction et cette surconsommation épuisent les richesses naturelles et détruisent notre environnement. La raréfaction de certaines richesses (hydrocarbures, minerais, terres arables, eau) sont à l’origine des principales guerres de ces dernières décennies.

Cette course à la rentabilité à travers la modernisation technologique détruit le travail. Les salariés pour pouvoir préserver leur emploi supporte des conditions de plus en plus difficiles pendant que d’autres, sans-emploi, sont tout simplement les exclus de ce système.

Pendant quelques décennies, ce n’est que la mondialisation du système capitaliste et du consumérisme qui a pu compenser et masquer cette tendance à la diminution de la valeur de chaque marchandise (et donc des profits).

La fuite en avant vers la financiarisation

Population appauvrit, dévalorisation des marchandises « bon-marchés », marges réduites : les opportunités d’investissement s’amenuisent dans « l’économie réelle ». Les gains de productivité permis par la haute technologie ont, paradoxalement, mis en crise le système devenu mondial. La production de marchandise n’étant plus une activité suffisamment rentable et trop risquée (baisse du profit, baisse des salaires, chômage et donc baisse de la consommation), c’est à ce moment-là que se généralisent le crédit et le surendettement. Il n’y a que la finance (c’est à dire le commerce de l’argent) qui permettra aux propriétaires de capital de faire les profits désormais impossibles à obtenir dans l’économie réelle de la production de la marchandise.

La montée du néolibéralisme à partir de 1980 s’est traduit par la déréglementation des marché financiers afin d’abolir toute limite à la libre-circulation des capitaux et mettre en place une économie mondiale de la dette. C’était la seule manière possible de prolonger encore un peu ce système que personne ne voulait sérieusement mettre en question dans ses fondements, ni à droite ni à gauche. Les sociétés occidentales, à travers l’endettement des individus et des États, ont pu ainsi maintenir une illusion de prospérité.

Cela induit une dépendance extrême envers les marchés financiers et quand une bulle explose, les gouvernements et les banques centrales n’ont d’autre choix que de sauver les banques et les investisseurs financiers entrainant une expansion massive de l’endettement étatique. Aujourd’hui, on demande aux contribuables de participer au remboursement de cette dette à travers des programmes d’austérité. La crise frappe toute la société.

Une société impuissante et complice

Les partis et les syndicats en Occident sont impuissants et se contentent aujourd’hui de défendre les « acquis sociaux » de leurs corporations sans jamais mettre en débat les fondements de ce système productiviste. Ils ne réclament qu’une meilleure redistribution des dividendes pour satisfaire son électorat et ses syndiqués.

Personne n’ose remettre en cause un système qui a pourtant construit sa prospérité sur l’infamie coloniale et qui continue sa collaboration avec les régimes autoritaires du Sud qui bradent leurs richesses en échange de silences complices mais intéressés.

Les marchandises que réclame la société consumériste, le travail qui aliène tout en étant la revendication première des exclus, l’argent et ses agents financiers qui s’autorisent tout en son nom, l’État qui n’est plus souverain et son personnel politique inféodés, les experts économiques devenus les nouveaux oracles de la société moderne : toutes ces catégories sont au service de ce système de la valorisation du capital, ce système-monde que l’homme a créé mais qu’il ne maitrise plus et qui, aujourd’hui, le domine.

Ce que révèle cette crise, c’est le caractère aliénant, la place centrale et la domination impersonnelle et fétichisée qu’exercent la marchandise, l’argent et le travail sur la société toute entière. Ces catégories sont regardées comme si c’étaient des dieux qui nous gouvernent. Aujourd’hui, tout le monde y participe, du simple travailleur au riche entrepreneur, même si ce n’est évidemment ni dans le même rôle ni avec les mêmes bénéfices.

Un système fondé sur la croyance

Tout système est basé sur une croyance, la société de la marchandise ne fait pas exception. Et vouloir faire la critique du capitalisme moderne sans parler du fétichisme de la marchandise, c’est à peu près la même chose que vouloir faire la critique d’une religion sans parler de Dieu.

La critique du système capitaliste basée sur nos références islamiques doit d’abord être une critique spirituelle car ce système se base sur une croyance et sur le culte d’un faux-dieu.

Toute société fonctionne selon des normes et des croyances qui font sens. On a cru que nos sociétés occidentales, libérées des religions, feraient exceptions. C’est un mensonge. Car au-delà des systèmes religieux, l’homme à besoin de croire, c’est intrinsèque à l’être humain.

Dans les sociétés féodales, on manipulait et on exploitait la naïveté et cette piété des populations en leur prêchant la soumission et la promesse céleste d’un au-delà meilleur tout au bénéfice (très terrestre) des élites de l’époque, le clergé et la noblesse. Par la suite, la grande supercherie des philosophes des Lumières à été de faire croire que l’Homme « libéré » pouvait échapper à sa condition d’« adorateurs ». Or si l’Homme a effectivement une liberté dans le choix de son culte, il lui est impossible de vivre sans adorer. Comme il lui est impossible de vivre sans dormir ou sans se nourrir.

Toute la notion du tawhîd (unicité) en Islam est d’orienter ce besoin incontournable vers l’adoration exclusive du Très-Haut car c’est la seule adoration qui permet l’émancipation et la libération de l’homme. Dès que l’homme, dans sa prétention à se suffire à lui-même, se détourne du Très-Miséricordieux, il se met fatalement à adorer d’autres idoles et il retombe dans l’exploitation et l’avilissement de sa condition.

Dans nos sociétés modernes, notre système capitaliste n’est pas qu’un système économique comme on voudrait nous le faire croire. C’est une vision de la vie, une organisation sociale, basée sur un système de croyance, un « dîn » (mot coranique mal traduit par « religion ») sur lesquels se fondent effectivement un système économique.

Quand on dit aujourd’hui que « l’économique prend le dessus sur tout (le social, le politique...) », cela dénote simplement le fait que ce système totalisant (dans le sens où il englobe et contrôle toutes les aspects de notre vie) ne sent même plus la nécessité d’avancer masqué.

Aujourd’hui ce qui domine le monde, c’est le dieu-profit. Certes, la recherche du profit à toujours fait partie de l’humain mais ce qui est nouveau aujourd’hui c’est qu’elle est devenue la valeur centrale qui est entrain d’exclure toutes les autres. Rien, aucun système de valeur ne vient mettre une limite à cette recherche frénétique du profit. Nous vivons la suprématie totale et mondialisée de cette idéologie-croyance.

Ce qui fait sens dans nos sociétés modernes, ce n’est plus Dieu, ce n’est même pas l’Homme (comme le prétendent nos chers républicains, laïques et autres humanistes), ce n’est que le profit.

Le sacré, toujours au centre

Pour que ce processus de création de plus-value fonctionne à temps plein, nos sociétés modernes ont sacralisées le « travail » et la « consommation ». Toutes nos relations sociales, toute notre éducation, toutes nos institutions politiques tournent autour de l’impératif du « Travail » et de l’« accroissement de la consommation ». Nous vivons dans la « société du travail », la « société de la consommation », la société de la « Croissance » pour la gloire et la suprématie de la sainte-machine à valoriser le « Capital ».

Comme à l’époque féodale, on exploite la crédulité des peuples qui continuent à subir ; et les nouvelles élites poursuivent la manipulation sans aucun scrupule. Avant on travaillait et on consommait selon nos besoins réelles. Aujourd’hui on s’échine au travail... que pour préserver son emploi. Et on surconsomme... seulement pour se soumettre aux modes et « être comme les autres ».

On ne travaille plus pour vivre, on vie pour le « Travail ». On ne consomme pas pour répondre à ses besoins, on crée de nouveaux besoins pour « encourager » la consommation.

L’essentiel est de travailler, de consommer pour nourrir « la bête », cette machine à produire le profit. Le pire c’est que cette aliénation est perçue comme un privilège à protéger car, tous, nous redoutons de devenir les excommuniés de la société du travail et de la consommation, ces exclus du Nord et du Sud, ces déchets que le système ne considère même plus comme des humains.

On nous fait adorer les choses (voitures, maison, ordinateurs, téléphones...) pour justifier le fait que nous passions nos journées à les fabriquer et nos week-ends et nos soirées à les consommer. Toutes nos relations sociales sont dénaturées et tournent autour de ces relations marchandes, d’achat et de production. Nous devenons nous-mêmes une marchandise (qui vend sa force de travail) au service de ce système.

C’est cela le fétichisme de la marchandise, c’est quand les « choses » deviennent le centre de notre vie... à la place de Dieu. C’est une véritable adoration, une religion qui avance masquée et qui impose ses normes, pour satisfaire ce seul dieu qui fait sens chez nos élites économiques et politiques : la recherche permanente de toujours plus de profit.

Contre la « civilisation de l’argent » : l’Islam

Aujourd’hui, le système moderne de production de la marchandise expose au grand jour son échec. C’est un effondrement général : un effondrement financier (depuis 2007), un effondrement écologique (Fukushima, climat déréglé...), un effondrement de la société du travail (précarisation, chômage structurelle...), un effondrement de la politique (crise démocratique) et de l’État régulateur.

Si ce système ne s’est pas encore écroulé complètement, c’est essentiellement du au crédit. Face aux difficultés croissantes de la valorisation du Capital à travers la production de marchandises, le recours à des crédits était inévitable. Le crédit, qui est un profit consommé avant d’avoir été réalisé, peut reporter le moment où le système-monde atteint ses limites, mais il ne peut pas l’abolir.

La « civilisation de l’argent » ne peut pas créer de civilisation humaine et sociale. La demande des réformistes libéraux ou des économistes keynésiens que le capitalisme se réforme, pour mieux repartir et devenir plus juste, est illusoire. Le problème n’est pas seulement dans une mauvaise répartition des richesses. Il est éthique, philosophique et spirituel.

Dans les sociétés modernes, les codes moraux sont souvent les reliquats de la religiosité chrétienne mais la religiosité, dans les sociétés occidentales qui se réclament des Lumières, est devenue une affaire personnelle qui n’engage à rien, ce n’est plus un système qui structure la vie sociale.

On a décrit cela comme une avancée dans l’émancipation de l’Homme occidental. Mais ce mode de vie, aujourd’hui, génère des individus schizophrènes parfois respectueux des valeurs morales dans leur vie privée et familiale et ne reconnaissant généralement que les lois du profit et de la concurrence assassines dans leur vie professionnelle, celle qui va pourtant modeler la vie des autres.

Si l’Islam fait débat aujourd’hui, si on multiplie les attaques contre cette foi, si on prend plaisir à s’attaquer au Prophète (paix et bénédiction sur lui ainsi que sur sa famille), c’est que l’Islam continue à se définir comme un système de vie (dîn) qui de manière plus ou moins consciente s’oppose frontalement à cette « civilisation de l’argent ».

Car au-delà de toutes analyses de ce système inique qui gère tous les aspects de notre vie jusqu’à la croyance, il se posera la question de l’alternative.

Et l’alternative à ce système mondial, global et total ne pourra qu’être mondiale, globale et totale. L’Islam qui propose un système de vie et une vision de la mort est une alternative mondiale, globale, totale et radicale. L’islam pose un système de croyance, il définit son espace-temps autour du tawhîd. Car ce qui fait sens, c’est ce qu’on pose au centre. Mais autour du Centre et au nom du Centre, il organise un monde sur le principe de Justice et du respect de la création, mais toujours au nom du Créateur et rien d’autres.

C’est la raison pour laquelle, jamais l’Islam ne pourra se soumettre à un système qui place la recherche du profit au dessus de l’éthique, jamais il ne pourra accepter un modèle de société qui soumet l’homme aux impératifs sans limite de la rentabilité et jamais nous accepterons de nous détourner de l’adoration du Très-Haut pour celle des choses.

L’islam englobe et refusera de se faire englober, l’Islam intègre et refusera de se faire intégrer car l’Islam cadre, limite et oriente tout notre quotidien vers un seul but : l’adoration exclusive du Dieu unique, du Très-Clément, du Très-Miséricordieux.

Mais Seul Dieu est Connaisseur de toute chose.

Yamin Makri

Postez vos commentaires

Your email address will not be published*

Ajouter un commentaire

Restricted HTML

  • Balises HTML autorisées : <a href hreflang> <em> <strong> <cite> <blockquote cite> <code> <ul type> <ol start type> <li> <dl> <dt> <dd> <h2 id> <h3 id> <h4 id> <h5 id> <h6 id>
  • Les lignes et les paragraphes vont à la ligne automatiquement.
  • Les adresses de pages web et les adresses courriel se transforment en liens automatiquement.

Participer

Regarder en Direct

Aucun événement en direct pour le moment.

Sondage

Peut-on modifier le code génétique de nos enfants?

Choix

Forums

Pensez-vous qu'il existe une éthique de la guerre?

S'abonner à la Newsletter du CILE

Gérez vos abonnements à la newsletter
Sélectionnez les lettres d’information auxquelles vous souhaitez vous abonner ou vous désabonner.
Chaque mois, nous vous enverrons un e-mail avec notre newsletter
L'adresse email de l'abonné
Langue préférée
Les courriels seront transcrits dans la langue choisie. Les utilisateurs authentifiés la choisissent dans les paramètres de compte.
Copyright © 2011-2019 Centre de Recherche sur la Législation Islamique et l'Éthique, tous droits réservés.